Le dernier jour du concours, il y avait l’épreuve
d’analyse musicale.
Qui n’allait bien entendu pas porter sur l’analyse d’une chanson de
Francis Cabrel ou un blues en Fa parce que ça aurait été trop facile.
Faut pas pousser non plus, nous n'étions pas à l’école des Fans, tout
le monde ne gagnerait pas.
Quoi que : l’analyse d’une chanson de
Cabrel n’est pas forcément à la portée du premier éleveur de moutons venu, et n’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas pensé, je n’ai rien contre les éleveurs de moutons.
Si ce n’est tout de même qu'ils pourraient se garder de déranger leurs bêtes et le promeneur solitaire, en faisant résonner du Francis Cabrel dans toute la vallée sur
leur Nokia MP3G.
Je
m’étais durement préparée à cette épreuve. Encore plus que pour celle de la création musicale où de toute façon il n’y avait pas de préparation possible.
« Durement préparé » signifiant: j’ai acheté un
« Que sais-je ? » (puisque justement je ne savais rien du tout) intitulé : « Les formes de la
musique » puisqu'il semblait que c'était grâce à ce livre que tout le monde trichait à cette épreuve...
J’ai donc appris par cœur ce qu’était une sonate, un concerto, une
symphonie, un rondo etc… etc…
Quand je vous dis que je suis une véritable escroc
...
Tout ça bien sûr en écoutant en boucle les derniers albums
d’André Rieu et de Rondo Veneziano pour me mettre
dans l’ambiance.
N’ayant pas une culture musicale classique de
folie, j’étais sûre de me planter à cette épreuve… mais j'allais trouver le moyen de faire illusion ...
Ha oui, j’ai pas fait le conservatoire je m’excuse hein ! Mais en
même temps, ceux qui sont allés au conservatoire n’ont jamais joué et écouté guère que de la musique classique et puis d’abord, moi je m’en fous, moi j’ai un autographe de Michel Petrucciani et
de Chick Corea.
Peuvent ils seulement se targuer, eux, d’en avoir un de Richard
Clayderman ou de Franz Liszt ?
Alors s’il vous plait je vous en prie.
Le jour de l’épreuve,
je sentais cependant que la chance était de mon côté.
Je rentrai dans la salle où se trouvaient Madame la Vieille Connasse et
Monsieur Le Proxénète.
« Bonjour, alors nous allons vous faire écouter
un extrait musical et vous allez nous dire tout ce que vous pouvez sur ce que vous entendrez dans cet extrait, en essayant d’être le plus précise possible… vous avez droit à 3
écoutes. »
Première écoute : mais qu’est
ce que je fous là … tiens elle a des poils au menton la vioke…
Deuxième écoute : c’est quoi ce truc ??? Une symphonie ??? Je me rappelle plus… La vache elles sont moches ses
chaussures au proxénète…
Dernière écoute : c’est chiant en fait : ça manque carrément de guitares
saturées…
« C’est à vous… à votre avis, de quand datez
vous l’œuvre que vous venez d’écouter ?
- … »
I have NO fucking
idea !!!!!!
« Heu… je dirais (mais alors COMPLETEMENT AU HASARD) du
18ème ???...
- Très bien ! C’est ça ! Continuez…
- Heu… sinon je dirais que … ben y’a des
cordes… y’a des flûtes… un piano… (mais y’a
pas de guitares saturées…)
C’est un concerto ?????…
- Oui… et l’extrait que vous avez entendu, c’est quelle partie à votre
avis ? »
- Je dirais… heu… Le rondo ??? »
J’avais presque tout dit au hasard bien entendu,
(enfin sauf pour les cordes et les flûtes) avec autant de conviction que quand j’avais juré à mon ex que non, non, il ne s'était absolument rien passé avec son frère… (en même
temps j’y peux rien si ton frère il était mieux que toi connard) les deux jurés souriaient à chacune de mes réponses tellement ma nullitude en la matière dégoulinait de
partout…
Mr Proxénète me demanda :
« A quel moment entend-t-on un changement
d’ambiance ? »
Et là, je répondis le truc le plus honteux du
monde.
Avec un aplomb déconcertant.
« En fait il n’y a pas de changement d’ambiance : on s’attend à entendre des guitares saturées, mais elles ne viennent (hélas) jamais. Du coup, l’ambiance reste identique et c’est
plombé. »
…
Non je déconne, j’ai pas dit ça.
J’ai dit un truc pire.
« Pour moi, quand le bugle intervient, au loin, tel
le cor le soir au fond des bois, alors on a un vrai changement de tableau. »
Mr Proxénète m’examina en écarquillant les
yeux :
Sérieusement, si j’avais parlé de l’absence des guitares saturée il ne
m’aurait pas regardée avec autant d’étonnement.
« Vous avez bien dit : « BUGLE » ?
- Oui. C’est ça. J’ai dit « BUGLE ». Pourquoi ?
- Vous avez entendu du
BUGLE ?????
- … Ben… voui… quoi
yapadbugle ???
- MAIS VOUS ETES CERTAINE DE CE QUE
VOUS DITES ???????? Comme c’est bizarre !
- …
- C’est votre dernier
mot ???
- … heu… uuuii… non… meeeerde !!!!! »
La consternation s’afficha
sur son visage et celui de la Vieille Connasse.
Je sentais bien que j’avais dit un truc énorme, mais je ne savais pas
comment me rattraper.
« Mademoiselle… au 18ème siècle… sachez que le Bugle n’existait pas
encore…
HOLAHONTELAHONTELAHONTELAHONTE !!!!!!
… Qui plus est c’est un instrument utilisé en jazz et pas du tout
dans ce genre de musique …»
Du coup, j’ai joué à la fille très sûre d’elle qui avait perdu la
raison mais qui venait de la retrouver comme par miracle :
« HO MAIS MON DIEU Où DONC AVAIS JE LA TETE ENFIN !!!!!
Je n'emploie jamais cette expression puisque je ne suis qu'une
mécréante de bas étage. Par conséquent invoquer le Seigneur dans des circonstances pareilles relève de l'hypocrisie la plus totale, mais Dieu me pardonne et les vaches seront bien
gardées.
Oui bien sûr… c’est juste que j’avais en tête un morceau de Chet
Baker, et tout ça m’a déconcentrée parce que j’en écoutais avant de venir, et du coup j’ai pensé « BUGLE » au lieu de « TROMPETTE » , mais peut-être que Chet Baker il a avait
entendu ce morceau et qu’il a été très inspiré… et blablabla…
Mais bien entendu je voulais dire « trompette », je le
sais très bien que ça n’existait pas… blablabla… 20ème siècle… blablabla… enfin voilà vous êtes tatillon tout de même, le bugle descend de la trompette on va chipoter sur 1 siècle
ou deux... blablabla ... »
Je me
suis lancée dans une explication peu concluante qui m’a fait perdre toute crédibilité, il était donc grand temps que l’épreuve se termine.
« Bon et pour finir, avez-vous une idée de qui pourrait être le compositeur de cette œuvre ? »
Là, je tentais le tout pour le tout. Toute façon, j’étais déjà
ridiculisée, donc allons y. Toujours au hasard, je balançai un :
« Je
dirais… Mozart ?
- Oui c’était bien du Mozart, bravo Mademoiselle ! Vous
l’avez dit au hasard comme tout ce que vous avez dit depuis 20 minutes ? ou vous saviez ?
- Heu… non pas du tout, je savais... mentis-je éhontément,
j’ai le 33 Tours à la maison c’est pour ça… je connaissais déjà… en plus ça m’a fait penser au film… vous savez… « Amadeus »… blablabla… (bon allez va-t-en maintenant !!!!) »
…
Ouais vous pouvez rire si vous voulez, n’empêche que j’ai été reçue à
ce concours pourri, et en septembre, j’ai intégré le Château de Dammarie Les Lis la formation avec
16 autres personnes, et ça a été les 2 ans les drôles de toutes les études que j'avais pu faire auparavant.
(enfin si on veut...)