La triste vie d'Armelle Bidet-Dumoulin - chapitre final

Publié le par Spike



    Il était 11h14, ce mercredi, lorsque comme tous les jours Adeline Ledieu monta dans le bus 357.
Trouvant une place près de la fenêtre, elle s’y installa avant de se plonger dans la lecture d’un roman policier de bas étage qu’elle avait trouvé dans le bus 271 trois jours plus tôt.

Absorbée par sa lecture, elle ne fit pas attention aux allées et venue dans le bus 357, pas même à la personne qui vint s’installer sur le siège voisin. Elle était comme ça Adeline Ledieu, elle ne regardait jamais personne dans le bus, parce qu’en plus d’être d’une timidité maladive, elle était tout le temps perdue quelque part dans son monde.

     C’est une odeur étrange qui la déconcentra de sa lecture en lui faisant froncer les narines: Adeline était très sensible aux odeurs et ne supportait guère plus de 4 minutes une effluve qui l’incommodait: un parfum trop capiteux, l’odeur d’un panini 5 fromages ou d’un Mac Couenne de Porc, celle de friture froide mêlée à de la sueur rance ou encore celle du gel douche petit Marseillais au coquelicot.
Ce jour là pourtant, ce n’était pas l’une de ces odeurs qui fit qu’Adeline leva les yeux de son livre, elle identifia cette odeur comme étant toute autre : elle associa immédiatement cette odeur comme étant l’odeur de la mort.
Elle sursauta à cette seule pensée : elle avait reniflé cette odeur pour la première fois il y a 13 ans, et depuis, jamais elle n’avait pu l’oublier.

Adeline tourna la tête pour voir qui était la personne qui sentait la mort et qui se trouvait si proche d’elle : une vieille dame dont les yeux clairs et vitreux, accentués sans doute par une cataracte naissante, regardait droit devant elle.
La bouche pincée comme si quelque chose d’amer était resté coincé en elle depuis des années – un gros morceau d’endive peut-être ? -  les mains crispées comme des serres d’aigle sur l’anse d’un sac en skaï beige, Adeline Ledieu était assise juste à côté d’Armelle Bidet-Dumoulin, qui se rendait justement ce jour là chez son proctologue.

Adeline était fascinée par le parfum qui se dégageait de cette vieille : c’était une odeur particulière, mélange de pourriture fermentée, de talc humide, d’aldéhydes rances et de terre en décomposition.
Plus Adeline la regardait, plus elle avait envie de vomir : elle avait la douloureuse sensation de respirer un cadavre.

    Armelle Bidet-Dumoulin n’avait pas remarqué la présence d’Adeline, trop absorbée à se demander si elle allait faire des betteraves glacées au porto pour le dîner du soir, ou des poireaux vinaigrette.
Elle n’avait pas conscience de l’odeur qu’elle dégageait, sans doute parce qu’à l’intérieur d’elle même, elle était déjà morte depuis longtemps. De plus, l’absorption régulière de nourriture telle que le chou-fleur bouilli et la cervelle d’agneau à l’ail n’arrangeait pas cette histoire d’haleine fétide et d’odeur putride.

     Le bus s’arrêta place François Valéry, et Armelle Bidet-Dumoulin descendit les marches en fredonnant « Aimons-nous vivants », comme à son habitude chaque fois que le bus s’arrêtait à cet endroit.
Avant de se rendre dans le cabinet de son médecin, elle se dirigea toujours sans sourire vers la pharmacie où elle avait l’habitude d’acheter ses boites de Rennie Deflatine et ses suppositoires à la glycérine pour faciliter un transit paresseux.
Adeline Ledieu la suivit du regard avant que le bus ne reparte, mais elle n’eut même pas le temps de voir la Golf GTI qui avait loupé son virage et arrivait tout droit sur Armelle Bidet-Dumoulin.

    « Mince ! pensa la vieille femme avant de faire un vol plané de 10 mètres, j’ai laissé Maman enfermée dans la chambre et j’ai mis la clé dans le tiroir du buffet. Elle va sécher sur son lit et mourir de faim et de soif ! Oh et puis tant pis pour elle, elle n’avait qu’à mourir avant moi. »

Elle n’eut de pensée pour personne d'autre: d'une part, parce qu’elle n’en eût pas le temps, d’autre part, parce qu’elle s’est rendue compte que personne ne l’aimait plus. Peut-être même que jamais personne ne l’avait aimée, pas même les monstres qu’elle avait enfantés et qui deviendraient aussi monstrueux qu’elle (voire pires).
Parce que les chacals ne font pas des vautours. Ou l’inverse.

     A l’arrêt Léon Zitrone, Adeline Ledieu était rendue au sixième chapitre de son livre mais n’arrivait pas à se débarrasser de l’odeur persistante de la vieille femme qui sentait la mort et qui lui donnait la nausée. Elle rentra dans la parfumerie Douglas qui jouxtait la mercerie et s’aspergea d’eau de Courrèges.

En sortant, ça allait beaucoup mieux.


FIN DE L'HISTOIRE LA PLUS DÉBILE DE L'ANNÉE

(et peut-être même de l'année prochaine aussi à la condition express que Guillaume Musso ne sorte pas de nouveau livre)


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zadzig 19/11/2008 19:07

Merci!
Je pars m'enfoncer dans tes archives.....

Zadzig 19/11/2008 15:14

Merci pour cette histoire trop bien écrite. Chaque phrase est un régal...
A quand une suite ou une histoire plus longue???

Spike 19/11/2008 16:05


Alors des histoires j'en ai déjà faites: va dans les archives et lis l'histoire de "Sally Mustang" avec sa fin bien gore, ou encore "Raconte moi une histoire" qui a une dizaine de chapitres.


monsieur plus 19/11/2008 12:26

T'es certaine qu'on dit "les chacals" et pas "les chacaux" ? C'est juste que ça sonne mieux à l'oreille. Et puis, c'est la même règle que pour "festival" il me semble...

Spike 19/11/2008 16:05


Je vois que nous avons les même travers de langage...


David 19/11/2008 01:55

Ben du rapide question chapitres... mais bon... j'ai pas encore lu... je m'y mets de suite !

Spike 19/11/2008 16:05


OUI ET PLUS VITE QUE çA!


Satin 17/11/2008 20:04

Non mais Hé! J'adore, dis!

Voilà du texte comme je les aime! (la place François Valéry restera dans les mémoires... Dans la mienne en tout cas, je ne m'en remets pas!)

Mais une question reste en suspends... (je ne vais pas en dormir de la nuit)...

En sortant du bus et avant d'embrasser la GTI, Armelle avait-elle fait son choix? Betteraves ou poireaux? Haannn le suspens....

Spike 18/11/2008 11:23


MAIS SATIN!!!! Tu viens de soulever un problème que je ne m'étais même pas posé! C'est existentiel comme truc: poireaux ou betteraves????
Nul ne le saura donc jamais... (pas même moi puisque je n'y avais pas songé... quel oubli)