Raconte moi une histoire

Vendredi 14 novembre 2008 5 14 /11 /2008 20:33


    Il était 11h14, ce mercredi, lorsque comme tous les jours Adeline Ledieu monta dans le bus 357.
Trouvant une place près de la fenêtre, elle s’y installa avant de se plonger dans la lecture d’un roman policier de bas étage qu’elle avait trouvé dans le bus 271 trois jours plus tôt.

Absorbée par sa lecture, elle ne fit pas attention aux allées et venue dans le bus 357, pas même à la personne qui vint s’installer sur le siège voisin. Elle était comme ça Adeline Ledieu, elle ne regardait jamais personne dans le bus, parce qu’en plus d’être d’une timidité maladive, elle était tout le temps perdue quelque part dans son monde.

     C’est une odeur étrange qui la déconcentra de sa lecture en lui faisant froncer les narines: Adeline était très sensible aux odeurs et ne supportait guère plus de 4 minutes une effluve qui l’incommodait: un parfum trop capiteux, l’odeur d’un panini 5 fromages ou d’un Mac Couenne de Porc, celle de friture froide mêlée à de la sueur rance ou encore celle du gel douche petit Marseillais au coquelicot.
Ce jour là pourtant, ce n’était pas l’une de ces odeurs qui fit qu’Adeline leva les yeux de son livre, elle identifia cette odeur comme étant toute autre : elle associa immédiatement cette odeur comme étant l’odeur de la mort.
Elle sursauta à cette seule pensée : elle avait reniflé cette odeur pour la première fois il y a 13 ans, et depuis, jamais elle n’avait pu l’oublier.

Adeline tourna la tête pour voir qui était la personne qui sentait la mort et qui se trouvait si proche d’elle : une vieille dame dont les yeux clairs et vitreux, accentués sans doute par une cataracte naissante, regardait droit devant elle.
La bouche pincée comme si quelque chose d’amer était resté coincé en elle depuis des années – un gros morceau d’endive peut-être ? -  les mains crispées comme des serres d’aigle sur l’anse d’un sac en skaï beige, Adeline Ledieu était assise juste à côté d’Armelle Bidet-Dumoulin, qui se rendait justement ce jour là chez son proctologue.

Adeline était fascinée par le parfum qui se dégageait de cette vieille : c’était une odeur particulière, mélange de pourriture fermentée, de talc humide, d’aldéhydes rances et de terre en décomposition.
Plus Adeline la regardait, plus elle avait envie de vomir : elle avait la douloureuse sensation de respirer un cadavre.

    Armelle Bidet-Dumoulin n’avait pas remarqué la présence d’Adeline, trop absorbée à se demander si elle allait faire des betteraves glacées au porto pour le dîner du soir, ou des poireaux vinaigrette.
Elle n’avait pas conscience de l’odeur qu’elle dégageait, sans doute parce qu’à l’intérieur d’elle même, elle était déjà morte depuis longtemps. De plus, l’absorption régulière de nourriture telle que le chou-fleur bouilli et la cervelle d’agneau à l’ail n’arrangeait pas cette histoire d’haleine fétide et d’odeur putride.

     Le bus s’arrêta place François Valéry, et Armelle Bidet-Dumoulin descendit les marches en fredonnant « Aimons-nous vivants », comme à son habitude chaque fois que le bus s’arrêtait à cet endroit.
Avant de se rendre dans le cabinet de son médecin, elle se dirigea toujours sans sourire vers la pharmacie où elle avait l’habitude d’acheter ses boites de Rennie Deflatine et ses suppositoires à la glycérine pour faciliter un transit paresseux.
Adeline Ledieu la suivit du regard avant que le bus ne reparte, mais elle n’eut même pas le temps de voir la Golf GTI qui avait loupé son virage et arrivait tout droit sur Armelle Bidet-Dumoulin.

    « Mince ! pensa la vieille femme avant de faire un vol plané de 10 mètres, j’ai laissé Maman enfermée dans la chambre et j’ai mis la clé dans le tiroir du buffet. Elle va sécher sur son lit et mourir de faim et de soif ! Oh et puis tant pis pour elle, elle n’avait qu’à mourir avant moi. »

Elle n’eut de pensée pour personne d'autre: d'une part, parce qu’elle n’en eût pas le temps, d’autre part, parce qu’elle s’est rendue compte que personne ne l’aimait plus. Peut-être même que jamais personne ne l’avait aimée, pas même les monstres qu’elle avait enfantés et qui deviendraient aussi monstrueux qu’elle (voire pires).
Parce que les chacals ne font pas des vautours. Ou l’inverse.

     A l’arrêt Léon Zitrone, Adeline Ledieu était rendue au sixième chapitre de son livre mais n’arrivait pas à se débarrasser de l’odeur persistante de la vieille femme qui sentait la mort et qui lui donnait la nausée. Elle rentra dans la parfumerie Douglas qui jouxtait la mercerie et s’aspergea d’eau de Courrèges.

En sortant, ça allait beaucoup mieux.


FIN DE L'HISTOIRE LA PLUS DÉBILE DE L'ANNÉE

(et peut-être même de l'année prochaine aussi à la condition express que Guillaume Musso ne sorte pas de nouveau livre)


Par Spike - Publié dans : Raconte moi une histoire
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Jeudi 13 novembre 2008 4 13 /11 /2008 21:20

    
      Après la lecture de cette missive, Armelle Bidet-Dumoulin essaya de pleurer un grand coup pour faire comme les héroïnes de films américains quand elles se font plaquer, mais elle n’y parvint pas.

Ses yeux, comme son cœur, étaient secs depuis longtemps déjà, et puis sur quoi allait elle pleurer?
La perte d’un mari qui ne l’avait jamais aimée ? Sur sa honte de femme éternellement trompée? Sur son incapacité à avoir jamais su faire une pipe correctement ? Sur sa prochaine solitude ?

Il y avait finalement tant de choses sur lesquelles elle pouvait se lamenter qu'elle n'aurait pas assez de larmes pour cela - mais de l'aigreur par contre, ça elle en avait à revendre - : sa vie  n'était rien d'autre qu' un échec cuisant et retentissant :

     Elle avait rêvé d’être une grande chanteuse d’Opéra, persuadée d'être douée d'une voix merveilleuse, elle avait passé sa vie à enseigner le solfège dans une école de musique minable de la banlieue Strabourgeoise. Sa voix aigue et stridente n'avait servi à rien d'autre qu'à faire pousser les poires de son jardin.
Fuyant une mère veuve, maniaque et obsessionnelle, elle s’était mariée tôt et avait fait des enfants comme d’autres élèvent du bétail.
     Elle voulait des filles, elle eut donc 3 fils, qu’elle éleva seule et à la baguette, en l’absence de son mari volage qui travaillait pour oublier qu’il avait une famille.
Ses fils, sa fierté, ses héros, ses chefs d’œuvres :

« Mes fils ils sont beaux, mes fils ils sont forts, mes fils ils sont les meilleurs du monde. »


     Ces enfants prodiges dont le visage ingrat qui n’était pas sans rappeler celui d’un tétard ayant copulé avec un babouin à corne, et qui se couvrit d’acné sévère durant toute leur adolescence éliminant ainsi toute chance de perdre leur pucelage avant 24 ans au moins, grandirent sous le joug d’une mère envahissante et autoritaire qui disait non aux jeans et aux sorties nocturnes après 17h30.
Jamais ils n’osèrent jamais la contredire de peur de la décevoir ou de lui faire de la peine.
Leur père quant à eux, faible et inexistant, avait d’autres préoccupations que celles de soigner les pustules de ses fils et de leur faire porter autre chose que des pantalons à pinces.

Très tôt, et selon son propre chef, Armelle décida de faire des ses fils des musiciens émérites:
Wolfgang fit du piano, Frédéric voulut faire du cor de chasse mais fut mis d’office à la flûte traversière, et Johann au violon.


    « Comme ça j’ai mon propre orchestre à la maison ! N’est-ce donc pas ravissant ! »


Elle exhibait ses enfants comme des animaux de foire à toutes ses amies qui venaient prendre le thé  Lipton Yellow (celui vanté par Pierre Barthès champion de tennis) chez elle le dimanche, attendant moult éloges et compliments de leur part :

     « Comme tu as des enfants merveilleusement parfaits ! » gloussaient les amies, faisant semblant d’être envieuses.

     « Je sais qu’ils sont parfaits : ce sont mes enfants. Et vous remarquerez que je leur ai donnés à tous des prénoms de compositeurs de génie !» se gaussait Armelle.

Puis elle envoyait ses rejetons étudier leurs leçons de catéchisme dans leur chambre.

    La vie de la progéniture d’Armelle était déjà toute tracée dans sa tête : Wolfgang serait directeur financier dans une grande multinationale, Frédéric deviendrait un brillant avocat dans une banque d’affaire, et Johann cardiologue dans sa propre Clinique privée.
Ils se marieraient vite, habiteraient tous pas loin de chez elle, et lui donneraient de beaux petits enfants. Elle se chargerait de leur éducation ainsi que de celle de ses belle-filles, parce qu'elle avait décidé que tout marcherait comme elle seule le déciderait. Elle savait tout mieux que quiconque et pas question qu'on ose la contredire.

    Malheureusement, la pauvre Armelle n’eut jamais de petits enfants : Wolfgang fit sa crise d’adolescence à 25 ans et se maria avec une Ethiopienne magnifique, mais malheureusement stérile.

     « Non seulement mon fils se marie avec une négresse mais en plus elle est incapable de lui donner le moindre enfant ! Mais quelle honte ! Elle mériterait de périr écrasée sous un bananier!»

Wolfgang et son arrogance s’enfuirent alors en Guyane avec sa femme pour ne plus jamais voir sa mère, parce qu’il savait qu’elle ne mettrait de toute façon jamais les pieds dans un pays comme celui-ci.  Là bas, avec sa femme, ils élevèrent des bananes et firent pousser des koalas.

Frédéric vénérait sa mère mais avait bien conscience que jamais il ne trouverait une femme à la hauteur de cette dernière. Devenu encore plus suffisant et moralisateur que sa génitrice, il découvrit son homosexualité vers 19 ans, et malgré son acné ravageuse et sa petite bite, se tapa tous les mecs de son lycée ainsi que le proviseur et le jardinier.
Après des études de droit et les beaux arts, il prétexta avoir trouvé un poste d’avocat  d'affaires basé en Thaïlande.
En signe de rébellion, il porta des jeans Pantashop et du Chanel 1
9 puis atterrit sur les trottoirs de Bangkok. Il tapina gratuitement  pendant des années car ses clients oubliaient toujours de le payer, puis un jour il décida d’ouvrir une boite de strip-tease avec des vieilles danseuses de 55 ans.

Enfin, Johann, qui faisait tout comme ses grands frères, devint lui aussi homosexuel, mais se lança dans la production de films pornographiques spécialisés dans les vieilles, ainsi que le trafic de cocaïne, d'héroïne et d'homéoplasmine.

     Armelle était désespérée, mais jamais au grand jamais ne le montra : elle disait à qui voulait l’entendre à quel point ses fils, ses héros, avaient réussi de la manière la plus brillante qui soit dans la vie. Pour rien au monde elle n’aurait avoué qu’en réalité ils lui faisaient honte parce que deux d'entre aux étaient devenus homosexuels et qu’ils avaient tous emprunté un chemin autre que celui qu’elle avait tout tracé pour eux, et qu’ils la détestaient et qu’elle ne comprenait pas pourquoi.

    Armelle Bidet-Dumoulin vivait donc depuis 10 ans, seule avec une mère que le Seigneur refusait de rappeler enfin à lui, sans plus de nouvelles de ses enfants qui étaient partis au bout du monde pour éviter de la voir chaque dimanche autour d'un rôti de veau aux hormones.
Sa vie était devenue plus triste que celle du chien de sa voisine Jeannette, tétraplégique, aveugle et couvert de pyodermite, à la différence qu’elle était malheureusement en pleine forme.
Elle qui aimait tant se plaindre, sa bonne santé ne lui en laissait même pas l’occasion...

     « Chienne de vie » se répétait Armelle Dumoulin en préparant son plat préféré : des tripes farcies à la Périgourdaine.

suite et fin demain...
   

Par Spike - Publié dans : Raconte moi une histoire
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Mercredi 12 novembre 2008 3 12 /11 /2008 21:17
     Cette histoire est une pure fiction : toute ressemblance avec des personnages et des faits existants où ayant existés ne seraient que pure coïncidence : si d’aventure quelqu’un se reconnaissait dans cette pathétique histoire et serait tenté de me coller un procès sur le dos pour atteinte à la vie privée et diffamation, j’ai envie de lui dire que j’y peux rien s’il a une vie de merde pourrie comme dans les histoires que j’invente.



     Armelle Bidet, épouse Dumoulin, n’avait plus grand-chose à attendre de la vie.
A bientôt 70 ans, elle attendait patiemment que son heure arrive, trop peureuse pour forcer le destin et trop croyante pour risquer d’aller brûler en enfer au cas où elle mettrait fin à ses jours en se jetant sous le bus 357.
Depuis 10 ans, elle vivait seule avec sa vieille mère qui allait vaillamment sur ses 101 ans : elle n’était pas prêt de claquer la vieille: elle n’avait, certes, plus toute sa tête mais malheureusement pas le moindre souci de santé à l’horizon.
Armelle avait récupérée sa mère à la maison de retraite 15 jours après que son mari l’eût quittée, il y a 12 ans, parce qu’elle commençait à s’ennuyer toute seule chez elle, et elle s'était dit qu’avoir sa vieille mère sénile, c’était toujours moins pire que de se retrouver seule.

     A 64 ans, Georges Dumoulin n’en pouvait plus de vivre avec la femme qu’il avait fait l’erreur d’épouser 40 ans plus tôt. Il en avait eu marre et il était parti un jour de novembre.
Georges aspirait au calme, à la sérénité et à des promenades en bateau, mais sa femme passait son temps à le houspiller, à parler sans jamais s’arrêter, et en plus, elle avait le mal de mer.
Le pire, c’était lorsque sa mère était là : la vieille était pire que sa fille et la vie de Georges devenait alors un enfer.
Pour échapper à ces folles, il passait alors des heures, des journées entières, enfermé dans son atelier pour bricoler des tondeuses à gazon ou des vieux appareils d’électro ménager: réparer des vieilles choses était son hobby, mais de toute façon, il aurait prétexté n’importe quoi pour échapper à sa femme, cette harpie, et sa belle-mère, cette cinglée, quand elle était là.

     Un jour, Georges s’en alla à la charcuterie chercher des friands au fromage pour le dîner du soir et une boite de chevilles Molly au Roi Merlin, afin d’accrocher le râtelier à fusils qu’Armelle lui avait offert pour leur 23ème anniversaire de mariage.
Georges n’est jamais revenu, et jamais le râtelier à fusils n’eut de place sur le mur de la salle à manger en bois de rose achetée chez BUT pas plus tard que l’an dernier.
Georges Dumoulin et sa boite de chevilles Molly se sont dissouts dans la nature lors d’un froid matin de novembre.

Inquiète de ne plus avoir personne à qui parler, Armelle commença à s’énerver lorsqu’à 18h, l’heure de « Questions pour un Champion », Georges n’était toujours pas revenu.

    « Il est peut-être allé voir sa maîtresse. » se dit-elle.

     Elle savait bien que Georges la trompait à tour de bras depuis 27 ans, mais elle faisait mine de ne rien voir. Armelle Bidet-Dumoulin préférait simplement la présence de son mari à celle d’un chien parce qu’il faisait du bricolage dans la maison et que parfois il parlait dans un langage qu’elle était à peu près apte à comprendre s’il parlait autre chose que mécanique et bricolage.
Et puis
de toute façon, elle avait une sainte horreur des animaux à poils.

    Quelques jours après, elle reçut une lettre de Georges :

Armelle,

Après toutes ces années durant lesquelles je me suis contraint et forcé à te supporter parce que ma lâcheté et ma faiblesse m’ont toujours empêchées de te quitter toi et les enfants, j’ai décidé qu’il était enfin temps que je reprenne ma liberté.

Tu vas me dire que je pars sans rien, mais détrompe toi : pendant 35 ans, j’ai gardé la monnaie du pain et des friands au fromage de quand j’allais faire les courses, j’ai amassé des millions sur un compte au Luxembourg. Je te laisse donc la maison et les meubles car je n’ai besoin de rien.
De toute façon, la salle à manger en bois de rose et les fauteuils Voltaire m'ont toujours donné envie de vomir.
Je te quitte, je vais enfin vivre ma vie en vrai, et  je pars avec Joséphine, la fille du charcutier.
Sache qu’elle aussi fait très bien les salsifis braisés à la graisse d’oie et la langue de porc confite, tu ne me manqueras donc pas beaucoup (d’autant plus qu’elle au moins, elle suce bien et sans les dents).
Adieu donc

Georges



à suivre...

Par Spike - Publié dans : Raconte moi une histoire
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